J'ai raté la première table-ronde et n'ai assisté qu'à l'interméde - la présentation par Stéphane Rozès d'un sondage Le Parisien/CSA évaluant L'attitude des Français à l'égard de la diversité et de la représentation politique - et à la deuxième table-ronde, animée par Rachid Arhab, qui a permis aux représentants de 6 partis politiques de présenter leurs propositions pour faciliter l'intégration des personnes issues de l'immigration.
1. Propos liminaires [1]
Un mot sur le lieu
Le débat avait lieu dans le grand amphithéâtre de Sciences Po, auquel le vénérable politologue Emile Boutmy donne son nom. Etant donné l'affluence, il était aussi retransmis par télévisions dans l'amphithéâtre Jacques Chapsal., vénérable lui aussi. Quitterie, porte-parole des Jeunes UDF parisiens, pose la question dans son blog : pourquoi organiser une telle conférence à Sciences Po plutôt qu'en banlieue ?
Outre le fait que Sciences po est très accessible de par sa localisation centrale, outre le prestige attaché à un lieu qui a formé de nombreux responsales politiques et économiques [2], outre la qualité de la logistique (les amphis ont été entièrement refaits et modernisés), je trouve que Sciences Po est tout a fait légitime pour organiser et accueillir telle manifestation. En effet, en ouvrant une voie d'accès nouvelle réservée aux étudiants de certains quartiers de ZEP, il fait preuve - quoi qu'on puisse penser d'une telle mesure - d'une volonté de ne pas baisser les bras devant le problème de l'intégration et de la reproduction sociale des élites. Je ne m'étends pas, mais pour en savoir plus, allez voir les pages consacrées aux conventions ZEP sur le site de l'IEP, ce billet de La République des livres ou cet article du Figaro.
Un mot sur le public
Je vais être direct : je n'avais jamais vu autant de beurs et de blacks à sciences po. J'avais la désagrébale impression que le public qui remplissait ces amphis du lundi au vendredi avait laissé place à une autre population ce samedi, et que les étudiants de Sciences Po ne s'étaient pas déplacés. Si je dis ça, c'est qu'indéniablement les étudiants de Sciences Po issus de l'immigration ou des DOM sont très peu nombreux. Dans ma promo on avait un black, un métis, 2-3 beurs. Sur plusieurs centaines d'étudiants c'est pas beaucoup...
Ceci dit, je me trompe peut-être. Dans l'amphi annexe où j'étais, l'assistance était plutôt adulte (peu de jeunes, peu d'étudiants) et était composée de "minorités visibles". Mais pendant la table-ronde, quand l'animateur Rachid Arhab a dit "pour la première question, laissons la parole à un étudiant de sciences po", des applaudissements nourris lui ont répondu, ce qui me laisse penser que le grand amphi Boutmy était davantage investi par les étudiants de sciences po que ne l'était le petit amphi où j'avais pris place pur la retransmission vidéo.
Un mot sur les invités
S'il était question de minorités visibles, la plupart des intervenants annoncés ne l'étaient pas, eux ! Point de Nicolas Sarkozy ni de François Hollande, annoncés "sous réserve", ni surtout, et j'en étais déçu, de François Bayrou ou de Jean-Louis Borloo, dont la présence était confirmée.
Dans l'amphi Chapsal, la déception était perceptible dans l'assistance quand Blandine Kriegel, présidente du HCI, a invité les seconds couteaux remplaçants à prendre place : Malek Boutih (PS), Renaud Dutreil (Parti Radical), Yves Jégo (UMP), Nicolas Perruchot (UDF).
Seuls Marie-Georges Buffet (PCF) et Yann Werhling (Les Verts) étaient présents, et quand ce dernier a souligné cette singularité, il a récolté les plus vibrants et les plus longs applaudissements de toute la manifestation !! Preuve de la déception qu'a causé l'absence de certains.
Renseignements pris auprès d'Aziz Sennii et de David Valence, que j'ai croisés dans l'assistance, François Bayrou était au même moment en Nouvelle-Calédonie. Ca va, l'excuse est valable pour expliquer son absence. En ce qui concerne Borloo, je ne connais pas la raison de son absence. Si une certaine personne lit ce billet, merci de nous la donner... 
2. Sondage CSA / Le Parisien
Stéphane Rozès met en avant trois enseignements de ce sondage réalisé auprès de 959 personnes :
- le constat : une immense majorité de la population estiment que les personnes issues de l'immigration, les femmes et les jeunes sont mal représentés parmi les élus. A partir de là, soit les sondés en appellent à des mesures favorisant cette représentation (55%), soit ils minorent l'importance de cette sous-représentation, au motif que les idées passent avant ceux les élus qui les incarnent (30%);
- les instruments : les quotas sont souhaités par 50% et la proportionnelle par 64% de la population, afin d'améliorer la "qualité de la représentation" (pour reprendre les termes de Dominique Reynié). Si 40% sont contre les quotas, cette opposition n'est pas ferme : les "tout à fait hostiles" aux quotas sont moins nombreux que les "tout à fait favorables".
La variable est ici culturelle : les cadres et les diplômés sont contre les quotas, parce qu'ils ont davantage intégré les principes républicains et qu'ils estiment que les quotas y contreviennent. A l'opposé, la proportionnelle heurte moins les fondamentaux républicains.
- les sondés sont majoritairement prêts à voter pour un candidat de l'immigration. Il semble que la sous-représentation des personnes issues de l'immigration viennent donc d'une faiblesse de l'offre (les partis) plus que d'une faiblesse de la demande (les électeurs). En outre, plus l'enjeu est local, plus les sondés sont prêts à voter pour une personne issue de l'immigration. Il reste quand même 56% de la population prête à voter pour un Président de la République issue de l'immigration.
3. Table ronde : "Diversité : la représentation nationale en panne"
Chacun des politiques rassemblés a dit un mot sur les actions et projets de son parti sur la question.
Renaud Dutreil est intervenu pour le PArti Radical.
Une parenthèse : je suis toujours surpris de voir Renaud Dutreil au Parti Radical : sa marotte en 2001-2002 était la fusion de tous les partis de la droite et du centre au sein de l'UEM (Union en Mouvement), structure préfigurant l'UMP et dont il avait pris la présidence. Et le voilà qu'il quitte l'UMP pour le parti Radical !! Prenons ce départ comme une énième preuve de l'échec fondamental de l'UMP, et comme la preuve que cet homme - au demeurant bon ministre - est rongé d'ambition et préfère peser un peu dans un club d'élus que pas du tout dans un grand mouvement de supporters.
Renaud Dutreil donc, a commencé par faire de la pub pour le parti radical, en précisant que s'il prenait l'envie à toute l'assemblée (environ 500 personnes) d'adhér à ce petit "parti familial", elle pouvait aisément y prendre le pouvoir !!
Le Parti Radical propose une dose de proportionnelle sur un scrutin de liste nationale, qui permettrait de propulser sur le devant de la scène politique des personnes issues de l'immigration politique, sans passer par le cursus honorum de l'enracinement local sur un territoire, qui empêche selon RD l'investiture de candidats "de la diversité". Il évoque une proportion de 100 députés à la proportionnelle sur une Assemblée Nationale portée à 600 représentants.
Je trouve la proposition et la proportion tout à fait bonnes. Par contre le scrutin de liste devrait à mon sens être régionalisé et non national. Les partis politiques risquent de profiter de ce stock de candidats élus à la proportionnelle pour mettre à l'abri deux catégories : les responsables du parti et les technocrates. La proportionnelle sur liste nationale simplifiera le parachutage des conseillers ministériels. Il faut trouver un équilibre entre proportionnelle et ancrage sur le territoire de désignation.
Le PR a en outre l'intention de repérer 1000 candidats, de les former et de les introduire dans les réseaux politiques (quand un radical vous dit ça, ça veut dire : "viens dans ma loge, mon frère").
Marie George Buffet veut donner la parole aux "invisibles", à cette partie de la population qui est "niée": les femmes, les jeunes, les personnes issues de l'immigration. Cette volonté doit "se conjuguer en droits" : proportionnelle intégrale[3] , droit de votes aux résidents étrangers à toutes les élections. (Elle poserait néanmoins des conditions de durée de résidence pour les élections nationales. [4]
Un mot m'a particulièrement frappé dans le discours. Un mot de rien du tout, prononcé rapidement dans un flot de paroles convaincues et combatives : le mot "rotation". La rotation des charges électives était un principe fondamental de la démocratie Athénienne. Je pense que François Bayrou devrait reprendre et développer cette notion, qui tout à la fois englobe, dépasse et renouvelle le slogan éculé de "limitation du cumul des mandats". Une présidentielle se gagne aussi par la fraîcheur des idées et la capacité à réinventer les standards...
Malek Boutih a tenu à se présenter comme représentant du Parti Socialiste et non comme issu de l'immigration (suite à la provocation de Rachid Arhab qui lui a passé la parole d'un "on vous a choisi par hasard pour vous envoyer ici ?"). Pour lui, la représentation des minorités est la phase émergée de deux crises françaises : la crise sociale et la crise démocratique. Les personnes issues de l'immigration se prennent les deux en pleine face.
Peu de propositions, mais un chiffre : 20 candidats "de la diversité" investis aux legislatives, dont 10 ont de sérieuses chances de se faire élire même en cas d'échec de la gauche en 2007. 20 seulement sur 577 ? Remous dans l'assistance devant un chiffre riquiqui comparé à l'histoire, la taille, l'implantation du PS.
Yves Jégo estime que les personnes issues de l'immigration représentent 10% des 300 000 adhérents de l'UMP (ah bon ? ils ont ce genre de statistiques à l'UMP ?) , environ 300 élus locaux et 10% de l'"équipe nationale dirigeante". Sans compter les 2 ministres Hamlaoui Mekachera et Azouz Begag, et l'ancienne ministre Tokia Saifi. Le parti majoritaire compte présenter 30 % de candidates.
Il est contre le mandat unique mais défend une limite dans le temps à 3 mandats. Il explique que cette simple mesure donnerait énormément de marge de manoeuvre à un parti comme l'UMP, qui est confronté au prolème de la reconduction des sortants, et qu'elle libéreraient 250 sièges de députés !!
Je suis d'accord avec cette proposition et constate avec regret que l'UDF a fait le choix inverse dans son récent projet de Constitution pour une VIeme République :
Article 27 Le Parlement comprend l'Assemblée nationale et le Sénat. Les députés à l'Assemblée nationale sont élus au suffrage direct. Le mandat de député est incompatible avec l’exercice de tout autre mandat électif. Le Sénat est élu au suffrage indirect. Il assure la représentation des collectivités territoriales de la République et des Français établis hors de France.
alors que :
Article 6 Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il ne peut exercer plus de deux mandats successifs. Les modalités d'application du présent article sont fixées par une loi organique.
Etrange... ça mériterait une critique plus approfondie.
Nicolas Perruchot explique que s'il est difficile - selon Yves Jégo - de promouvoir la représentation des minorités avec un groupe de 365 députés qui veulent quasiment tous être réinvestis, cette ambition est aussi très difficile avec un groupe de 30 députés ! Malgré tout, il lâche un chiffre suprenant : objectif d'avoir 25 élus UDF issus de l'immigration aux législatives !! Il sort d'où ce chiffre, Nicolas ?!?
Il propose par ailleurs une dose de proportionnelle aux legislatives et explique que donner le droit de vote aux étrangers n'est pas forcément la solution car rien ne dit que ce droit sera utilisé : dans les ZUP de Blois, les taux d'abstention crèvent le plafond.
Il politise rapidement le débat en critiquant l'alternance PS/UMP qui a conduit selon lui à une abstention massive. Je trouve cela un peu hors sujet. Heureusement, la fin de son intervention frappe plus juste car il fait le récit de sa propre expérience : s'il avait bénéficié de l'investiture de tous les partis de la droite et du centre aux municipales de 2001, c'est parce que personne ne voulait se présenter contre Jack Lang; il exhorte toutes les minorités (jeunes, femmes, immigrée) à saisir leurs chances, à s'investir dans des zones où personne ne veut aller, et à labourer le terrain...
Yann Werhling
J'étais d'accord avec lui sur plusieurs points. Je dois avoir un vert qui sommeille au fond de moi... [5] D'abord il rappelle qu'il est un des deux seuls chefs de partis présents à la Tribune (tonnerre d'applaudissements) et que chez les Verts, le Président et les 2 porte-parole ont moins de 40 ans.
Très critique contre "un bipartisme qui n'est pas voulu par les Français" mais qui persiste à chaque élection, il défend la proportionnelle (dose significative). Le mandat doit être unique et limité à deux successifs (je pense qu'il parlait du mandat de député).
Pour lui, chaque campagne se traduit en outre par un clientélisme qui fait que les candidats s'intéressent uniquement - dans leur programme, puis dans leurs actions - aux quartiers qui votent : il faut donc donner le droit de vote aux résidents à toutes les élections. L'analyse est bonne, je commence sérieusement depuis quelques mois à me poser des questions sur le droit de vote des étrangers.
Je n'ai pas assisté au 1/4 d'heure d'échanges avec la salle qui a suivi, ni au discours de clôture du vénérable René Rémond.
Je voulais juste faire état de ce que proposaient chaque parti par la bouche de leur représentant, samedi matin, à Sciences Po.
NB : Jerome Charré fait également un compte rendu. Nous n'avons pas noté tout à fait les mêmes chiffres concernant les propositions des partis politiques! Je suis en tout cas d'accord avec lui pour dire que le colloque ne révolutionnait rien, même si la deuxième table ronde m'a apparemment davantage intéressé que lui.
Notes
[1] oui, c'est pédant à souhait de dire "propos liminaire". J'ai failli écrire "prolégomènes", et puis j'ai trouvé ça superfétatoire...
[2] ainsi que Anne Roumanoff
[3] carrément
[4] Oui mais qu'est-ce-qu'une élection nationale ? Les élections locales ont déjà êté considérées par le Conseil constitutionnel comme participant de la souveraineté nationale, par le truchement des sénatoriales. Il faut que je pense à vérifie cette jurisprudence.
[5] non, non, il n'y a pas de jeu de mots...

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