Le calepin de BeM, militant UDF

3 novembre 2006

Score à deux chiffres

L'étonnement initial

La réflexion est partie d'un étonnement : celui d'entendre certains militants ou élus s'attendre en toute confiance à "un score à deux chiffres", "un 10-12%" mais "pas à un second tour" pour François Bayrou.

Pourquoi, quand on juge Bayrou capable de rassembler 10-12% de l'électorat, ce qui implique qu'il ait su créer autour de lui une dynamique et faire passer son message aux Français, se retient-on de l'imaginer, tant qu'à faire, à 15% ? Je ne dis pas que 12% c'est la même chose que 15%, et encore moins qu'un ticket pour le second tour. Mais c'est quand même bien le rôle des militants que d'être un peu plus optimiste que la moyenne, que d'être un peu plus convaincus que les journalistes, que de voir plus que d'autres le verre à moitié plein, bref de franchir - quand sont évoquées les chances de François Bayrou - ce saut de quelques % qui le mènent d'un score à deux chiffres à un score de deuxième tour.

J'ai voulu confronter aux résultats des élections présidentielles passées cette intuition qui était mienne : celle que dans une campagne, soit la mayonnaise prend et le score grimpe sans qu'il dût nécessairement buter sur un plafond à 12% dans lequel certains enferment F. Bayrou, soit elle ne prend pas et on en reste à un étiage plus traditionnel rassemblant un socle de partisans de 6%-8%.
Eh bien, ô suprise ! je n'ai en 50 ans de scrutins présidentiels, trouvé aucun score à 10%-12% ! ¨Plus précisément aucun candidat n'a jamais réalisé entre 8,5% et 14,5%, ces deux bornes étant données respectivement par le score de Robert Hue en 1995 et de Jean-Marie Le Pen en 1998. C'est une simple constatation, mais elle "interpelle", comme on dit, non ?

La tendance à la dispersion des forces au premier tour

J'ai reporté les scores de premier tour depuis 1965 sur le graphe n° 1 ci-dessous. Qu'y lit-on ?

  • Que les "petits" [1] candidats se partagent des miettes lors des premières élections présidentielles, marquées par une forte polarisation autour des grands partis de gouvernement,
  • Que ces petits candidats ont progressivement séduit des parts de plus en plus importantes de l'électorat. Ceci est essentiellement dû à la montée du vote protestataire.
  • Que parrallèlement, les grands partis souffrent d'une érosion très forte. Ce phénomène peut être lu par un indicateur très éloquent : l'évolution en forte baisse de la somme des scores des deux candidats arrivés en tête à l'issue du premier tour. Cette somme passe de plus de 70% à moins de 40 % en 2002. J'ai indiqué ce chiffre en rouge sur le graphique, pour chaque scrutin présidentiel.


minielections1965-2002.png
NB : Dans un souci de clarté, je n'ai pas reporté les noms des candidats. L'intérêt n'est pas de suivre la progression de chaque parti politique, mais de visualiser la tendance à l'éclatement des forces électorales. J'ai seulement fait figurer les noms des candidats situés immédiatement en dessus et en dessous de la zone des 8-15%.

Qu'en est-il pour 2007 ?


Si l'on reporte sur le même graphe les intentions de vote en 2007, on constate que les résultats du 23 avril 2007, s'ils correspondaient aux intentions d'octobre 2006, marqueraient une profonde rupture avec la tendance précédemment décrite.

minisondages2007.png

Que voit-on ?

  • Que les deux partis PS et UMP concentreraient largement plus de 60% des voix ;
  • Que, nécessairement, les "petits" candidats tels que Chevènement, Taubira, Voynet, Besancenot, Laguiller, Buffet, etc. en font les frais et sont dans ce sondage très très "petits" (entre 1-3%). Cette atomisation ne correspond ni à leurs scores dans de précédents scrutins, ni - vraissemblablement - au score qu'ils réaliseraient en avril prochain. Elle est à mon sens dûe à leur quasi-inexistence médiatique et aux doutes qui planent sur leurs candidatures.
  • Que 2 candidats - Le Pen et Bayrou - récoltent plus de 10% des suffrages

Arrêtons-nous un instant sur ces derniers scores.

Je les trouve suspects. Ils me rappellent un score de pareil niveau, que j'avais vu non pas dans un précédent scrutin - puisque que comme je l'ai dit jamais un candidat n'a réalisé de score entre 8,5% et 14,5% dans un scrutin présidentiel sous la Veme République - mais dans les enquêtes d'opinion de l'automne 2001.
En effet, il y a précisément 5 ans, Jean-Pierre Chevènement réalisait de semblables scores à deux chiffres. J'ai retrouvé une enquête IFOP d'octobre 2001 et l'ai reportée sur mon graphique. Elle permet d'ailleurs de juger de l'écart entre les intentions de vote à 6 mois de l'échéance, et les scores effectivement réalisés : Le Pen et Besancenot sont largement sous-estimés, Jospin et Chevènement largement sur-estimés.

minisondages2002.png

Ceci dit, comparaison n'est pas raison. Les intentions de vote d'octobre 2006 s'avèreront peut-être beaucoup plus fiables que celles de 2001.

Peut-être Bayrou parviendra-t-il à se maintenir dans ces eaux moyennes, autour de 10% - 12%. Ceci pourra alors s'interpréter comme une accélération très nette de la tendance précédemment décrite à la montée des votes contestataires, comme une élévation conséquente du plafond des "petits" partis. Ce plafond n'a cessé d'être repoussé au fil des scrutins : il se situait à 3,20% avec Jean Royer en 1974, à 6,84% avec François Bayrou en 2002, alors pourquoi pas à 10% en 2007? Ce serait une poursuite de la tendance. Ce n'en serait pas moins un résultat exceptionnel, qui permettrait à François Bayrou et à l'UDF de jouer un rôle essentiel, un rôle de faiseur de roi [2]

Mais mon intime conviction est que Bayrou ne restera pas à ce niveau. Les rapports de force actuels me semblent très instables. (a) Bayrou pourrait profiter ou pâtir des évolutions à venir, et en tant que militant, je préfère être ambitieux et être convaincu de la première option! (b)

a) Les rapports de force actuels instables

Les scores de Ségo/Sarko sont trop élevés et les scores des autres candidats trop faibles (entre 1% et 3%) pour me sembler crédibles. Surtout, ils sont bien trop indexés sur l'exposition médiatique respective des candidats pour refléter l'état de l'opinion en avril 2002. Autrement dit, quand on lit l'enquête de l'IFOP, on croirait presque lire un graphique du CSA sur les temps d'antenne...
D'ici avril 2007 tout va changer car auront notamment eu lieu :

  • d'abord, l'aboutissement des procédures de désignation internes aux camps politiques (désignation du candidat socialiste, émergence ou non d'un rassembleur à la gauche de la gauche, éventuelle candidature chiraquo-MAMiste, etc) . A cet égard, les effets de la désignation du candidat socialiste sur les intentions de vote Bayrou seront à observer avec attention : cette désignation se traduira-t-elle :

1) par un rassemblement et une mobilisation des sympathisants socialistes autour du candidat officiel, ce qui ramènera les voix égarés chez Bayrou vers le candidat PS [3] ? ou
2) par des déchirures durables au sein du camp socialiste, qui amèneront les partisans des candidats évincés à se tourner vers d'autres candidats "socialo-compatibles"? ;

  • ensuite, l'épure de la procédure légale de désignation des candidats officiels : Besancenot, Le Pen, Chevènement auront-ils les 500 signatures requises ? ;
  • enfin, bien évidemment, une dynamique de campagne qui apportera son lot de surprises.

Je m'en reporte à Dominique Reynié, professeur à Sciences Po, qui expliquait dans Le Monde du 15 septembre 2006 pourquoi "une intention de vote en 2006 est plus instable qu'en 1980" :

Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, présentés comme les principaux rivaux à droite et à gauche, peuvent-ils "chuter" de façon décisive ?

Oui. L'offre de candidatures n'est pas stabilisée. L'élection étant une compétition, le nombre et le profil des prétendants seront nécessairement déterminants. De plus, l'un des facteurs d'incertitude de l'élection de 2007 est que les deux acteurs principaux, pour l'instant, sont des nouveaux entrants. Il n'y a pas de protagoniste enraciné dans l'opinion, connu depuis longtemps. C'est une configuration nouvelle. Nicolas Sarkozy compte beaucoup dans le paysage politique mais on ne sait pas exactement quelle est la nature du lien qu'il entretient avec les Français. Il en va de même pour Ségolène Royal. Ainsi, une intention de vote en 2006 est plus instable qu'en 1980. A huit mois de la présidentielle de 1981, un mouvement puissant était à l'oeuvre dans la société française. Il devait produire l'alternance : on l'observait dans les résultats électoraux antérieurs. Trois présidents élus, Giscard, Mitterrand et Chirac, avaient une relation profonde et ancienne avec les Français. Dans l'élection de 2007, l'élément générationnel accroît le niveau d'incertitude. Ces quinquagénaires ont une relation plus superficielle et donc moins stabilisée avec l'opinion. Les Français découvrent Ségolène Royal. Ils chercheront à savoir comment elle compte combiner protection et réforme, restauration de l'autorité et promotion de la démocratie directe. On "fixera" ses traits de caractère. De même qu'ils se demanderont si Nicolas Sarkozy est plutôt l'homme qui dénonce les "patrons voyous" ou plutôt celui que le Medef ovationne, et qui il est vraiment.

b) François Bayrou va-t-il poursuivre son ascension ?

Hélas je ne lis pas dans le marc de café.
Je ne peux faire part que de mon intuition, et celle-ci est que :

  • soit FB reviendra vers un niveau de 7%-8%, sous le double effet d'un côté, d'une montée des votes protestataires "sectoriels" (écologiste, extrême gauche, catholique, paysan, national-républicain, etc.) qui sont aujourd'hui étonnamment bas, et de l'autre, du maintien d'une forte bipolarisation, notamment grâce à bonne campagne socialiste parvenant à panser les déchirures internes, à ramener vers le candidat officiel les voix des sympathisants, à mener une mobilisation "anti-Sarko".
  • soit les deux gros candidats verront leur côte s'effriter et FB en profitera mieux que les petits candidats et mieux que Le Pen parce qu'il est connu des Français, relativement neuf, bénéficie d'une bonne image, peut plaire à la gauche comme à la droite ;

Appelons le premier scénario "Scénario Chevènement" parce que comme l'homme de Belfort en 2002, Bayrou n'aura dans cette éventualité pas su solidifier durablement les soutiens venus d'horizons différents, et aura finalement été instrumentalisé tantôt par des médias lassés d'un duel Ségolène-Sarkozy (comme ils l'étaient par le choc annoncé Chirac-Jospin), tantôt par une opinion embarquée dans une Bayroumania passagère.

Appelons le dernier scénario "Le Pen ou moi". Comme Eric Mandonnet le rapporte dans L'Express cette semaine :

ll l'a chuchoté, au détour d'une virée provinciale, à un interlocuteur qui l'interrogeait sur les surprises de 2007: «Le Pen ou moi.» Et François Bayrou n'a pas l'habitude de plaisanter avec l'élection présidentielle. En septembre, c'est le dirigeant du Front national qui avait lâché, en écoutant un discours de son homologue de l'UDF: «Il a dans le fond une démarche assez parallèle à la mienne: dire la vérité, même si elle est douloureuse.

Entre ces deux scénarios, inutile de dire lequel a ma préférence. Il devrait aussi avoir la préférence de tous les militants rassemblés derrière Bayrou. Car c'est bien le rôle du militant d'être convaincu avant les autres que le second scénario est possible, et de tout faire pour qu'il se produise!!

NB : Je suis preneur de vos remarques et critiques, tant sur le fond que la méthode, vu que ces analyses ne sont pas celles d'un expert ès sondages ou science politique.

Notes

[1] je n'aime pas cette expression, mais bon, vous me passerez cette facilité de langage

[2] de reine ;-) ?

[3] Je montrais en effet dans ce billet que Bayrou grimpait dans les sondages grâce à un double mouvement de rassemblement de son camp et d'empiètement sur l'électorat de gauche

Essai

Voilà la nouvelle assemblée