Chevènement, non-évènement

Jean-Pierre Chevènement s'est déclaré candidat à la Présidence de la République lundi soir sur le plateau du 20 heures de TF1.
Je livre en deux mots mes impressions devant cette candidature douteuse, et reproduit une tribune qu'avait publiée Alain Minc dans Le Point du 26 octobre 2001, contre celui qui apparaissait alors comme le Troisième Homme. Elle m'avait marqué à la fois par son efficacité et sa férocité.
Impressions
La candidature de Jean-Pierre Chevènement peut apparaître comme un moment important dans cette pré-campagne : il fut un passager Troisième Homme en 2002 - ce qui révèle un potentiel électoral, une capacité de séduction, une notoriété - et les militants et élus socialistes le rendent responsable de l'élimination de Lionel Jospin au premier tour en 2002.
D'ailleurs, Ségolène Royal s'est empressé d'avoir des mots doux pour dompter le Lion de Belfort sur le plateau de France 2 (petit billet et vidéo à voir chez Benito Report
Mais j'ai moi l'impression que cette déclaration est un non évènement.
D'abord elle soulève la suspicion : on sait qu'il était en discussion avec le Parti Socialiste pour avoir des circonscriptions. Les négociations achoppant, Jean-Pierre se présente. Faire de l'élection une arme pour prendre en otage ses partenaires ne me semble pas digne de la vision que JPC a de la fonction présidentielle.
J'en entends déjà certains : "Bayrou fait de même avec l'UMP !" Pas du tout. François Bayrou a un projet et un positionnement clair, qu'aucun autre ne porte. Par contre, pour quoi se présente Jean-Pierre Chevènement ?
Je ne vois pas quel va être le positionnement de Jean-Pierre Chevènement. Impossible de nous rejouer le coup du "Au-delà de la gauche et de la droite, la République" :
- d'abord parce qu'il n'a réussi avec cette stratégie qu'à sélever à peine au-dessus de la barre fatidique des 5%,
- ensuite parce que, depuis 2002, lui et tous ses partisans ont clairement rompu avec cette ligne. Cette repentance, qui dénote surement une mauvaise conscience suite au 21 avril 2002, a clairement ancré le Mouvement Républicain et Citoyen à la gauche du PS, et en a fait un mouvement de Gauche républicaine. Il trouve d'ailleurs de temps à autre un écho grâce au soutien clairement affirmé aux mouvements d'extrême-gauche latino (Hugo Chavez au Vénézuela, Evo Morales en Bolivie, Fidel Castro à Cuba), ainsi que, au niveau parisien, à l'action de Georges Sarre.
Alors qu'apporte-t-il ? Jean-Pierre Chevènement en a dit très peu dans son très court passage chez PPDA. Il avait déjà annoncé les jours précédents se présenter "pour élever le débat". Déclarations suicidaires que celles-ci, pour un candidat dont l'étroitesse de la base électorale peut entre autres s'expliquer par un ton professoral, par des explications trop alambiquées,un message à destination des BAC + 12 !!
Va-t-il assumer son nouveau positionnement de gauche de la gauche ? L'encombrement est tel dans cet espace (Clémentine Autain, José Bové, Marie-Georges Buffet, etc) qu'il est permis d'en douter. Il pourra jouer la stature d'homme d'Etat (vous lirez ci-dessous ce qu'en disait Alain Minc... c'est saignant...), surtout si Ségolène Royal est désognée par les militants socialistes. Mais c'est un peu court pour justifier une candidature.
Faut-il, comme Daniel Cohn Bendit le 7/11 au micro de Jean- Michel Apathie , parier que JPC fera 1,5 %?
Et j'avoue franchement que la candidature de Chevènement, c'est ridicule. C'est ridicule, vraiment. Alors, c'est n'importe quoi. Mais bon, c'est du chantage pour avoir dix circonscriptions, ou cinq ou quatre, voilà... (...) Je fais un pari, aujourd'hui, que si Jean-Pierre Chevènement se présente, il ne fait pas plus que 1,5%. On prend le pari, et je voudrais bien... Il est intéressant dans l'espace public, mais ce n'est pas toute personne qui est intéressante dans l'espace public, a pour rôle de se présenter aux élections présidentielles, sinon ça serait fou. Tout journaliste qui est important dans l'espace public va croire que, peut-être, il serait un bon candidat aux Présidentielles...
Je ne le pense pas. Et je pense aussi qu'il peut concurrencer François Bayrou sur certains thèmes et lui grapiller quelques points. Les sondages de l'automne 2001 avaient montré d'étonnantes porosités entre l'électorat du centre-droit et celui de Chevènement. Je reviendrais sur cette possible nuisance de l'homme de Belfort pour l'homme de la révolution civique.
Pourquoi je dis non à l'archaïsme - par Alain Minc
'' Cette tribune a été publiée le 26 octobre 2001. Jean-Pierre Chevènement venait de dépasser les 10%. A cette époque là, les RG le donnaient déjà presque au deuxième tour. Il a culminé à 15% en novembre, avant de cédroître progressivement jusqu'à son scroe décevant de 5,33 %. C'est moi qui souligne les passages.''
Réciter par coeur les princes et évêques électeurs de l'empereur d'Allemagne ne suffit pas à établir un homme d'Etat. Jean-Pierre Chevènement est plus cultivé que la moyenne de la classe politique, est meilleur orateur, a de la prestance : ce sont des atouts dans un pays qui a encore une vision assez élitiste de ses dirigeants. L'ennui est ailleurs : il se trompe sur tout.
Sur ses sympathies internationales : l'Irak de Saddam Hussein, les pays les moins respectables du tiers- monde.
Sur sa vision des relations extérieures : il s'imagine l'héritier de Richelieu et rêve de protéger la France sur l'Est grâce à une Allemagne affaiblie.
Sur le jeu d'alliances : antiaméricain - sauf depuis quelques jours, car il apprend à ratisser large ; prosoviétique et désormais prorusse.
Sur l'Europe : son seul cap est de jouer les politiques européennes à la baisse et de viser toujours le minimum.
Sur l'euro : il ne veut pas voir le bouclier qui nous est désormais offert.
Sur la mondialisation : il la rejette avec la même énergie qu'un enfant qui refuserait la loi de la pesanteur.
Sur l'Etat : il croit que, comme à l'époque de Napoléon, un décret façonne la société.
Sur la République : il n'a pas compris que la démocratie se mesurait désormais à un jeu de pouvoirs et de contre-pouvoirs et non plus à la seule expression du suffrage universel.
Sur la pratique politique : démissionner une fois est une preuve de caractère, deux fois un réflexe pavlovien, trois prouve une incapacité à juger les rapports de forces politiques au moment de l'entrée au gouvernement.''
Un grand ministre, nous dit-on ? En 1982 ? Au moment où il rêvait, à l'Industrie, d'une planification soviétique. En 1984 ? A l'Education, quand, décidant que 80 % d'une classe d'âge devait atteindre le bac, il disqualifiait du même coup cet examen et les filières technologiques rejetées dans l'obscurité. En 1991 ? A la Défense, quand, avant de démissionner, il prévoyait 100 000 morts pendant la guerre du Golfe. En 1998 ? A l'Intérieur, lorsqu'il se contentait de déclarations martiales et de concessions devant les syndicats.
Un défenseur de l'intérêt national, nous murmure-t-on. De quel intérêt s'agit-il ? Si la France avait suivi depuis trente ans les choix de Chevènement, ce serait un pays coupé de l'Europe, isolé du reste de l'Occident, ami de quelques Etats en déshérence du tiers-monde, avec une économie cacochyme, une industrie étatisée, un déficit public abyssal et une inflation élevée. Pourquoi le « Che » français bénéficierait-il, deuxième « miracle républicain », d'un droit à l'amnésie qui nous est refusé à tous ? Les mots attrape-tout dont va nous abreuver Chevènement d'ici à avril 2002 ne doivent pas faire oublier qu'un homme public se juge d'abord à ses actions passées, à son discours traditionnel davantage qu'à ses promesses de l'instant. Son pari sur la lassitude des Français devant nos éternels duettistes lui ouvre, il est vrai, un espace, mais ce serait un paradoxe de le voir occupé par un candidat dont l'archaïsme est tel qu'il rend par comparaison presque modernes Chirac et Jospin.
© le point 26/10/01 - N°1519 - Page 45 - 516 mots Tribune disponible en ligne

Commentaires
Le Pen avait personnellement remercié Jean-Pierre Chevènement pour sa contribution au score réalisé par le FN aux dernières présidentielles... Chevênement est un républicain plutôt estimable dans le texte, mais son attitude et sa persistance le marginalisent définitivement !
Je crois qu'il peut compter sur un électorat "incompressible" de 3 à 5%. Je crains hélas qu'il ne se retire pas et aille jusqu'au bout.
Coté stratégie, j'attendais de son meeting au théâtre Dejazet avant hier des indications sur son positionnement, mais les retombées presse sont lamentables : elles ne retiennent que son engagement à retirer sa candidature "si Le Pen paraissait en mesure d'empêcher un candidat de gauche au deuxième tour" et à condition d'une "réunion de tous les candidats de gauche".
Encore une fois, les blogs sont d'un grand recours : récit in extenso du meeting par Authueil :
www.authueil.org/?2006/11...
Eh bien, quant à moi, je l'aime bien ce Jean-Pierre Chevènement, même si je suis loin d'être d'accord avec toutes ses idées politiques, notamment à propos de l'Euro.

Ce que j'aime en lui au delà de tout, c'est sa liberté de penser et de dire.
C'est pour cela qu'il a eu ma voix en 2002. Je le trouvais alors beaucoup plus mûr que François et je pensais par ailleurs que même si le chemin qu'il proposait de suivre (notamment sur l'Europe) n'était pas forcément le meilleur, le choix d'un chemin différent me semblait préférable au choix de suivre le chemin des moutons, de la seule raison que c'est justement le chemin de beaucoup de moutons.
En 2002, à chaque tour, au lieu de ne disposer que d'une seule voix à mettre dans l'urne, j'aurais aimé en avoir plusieurs (et que chacun en dispose d'autant que moi) : disons des points à distribuer comme au concours eurovision de la chanson
Car en effet, au premier tour, pourquoi devoir ne choisir qu'un seul nom alors que, sauf cas d'immédiate majorité absolue, DEUX candidats seront sélectionnés ?
Ainsi, au premier tour, j'aurais aimé disposer de trois points : j'en aurai donné deux à Chevènement et un à Bayrou. Je voulais voir un débat d'entre deux tours Bayrou Chevènement ! Cela me paraissait être le meilleur débat possible, un vrai débat, sur le fond. Au lieu de cela, à cause de la lâcheté de ce grand démocrate élu avec plus de 82 % des voix, j'ai carrément été privé de débat...
Subsidiairement au deuxième tour j'aurais aimé disposer de 100 points. J'en aurai donné 51 à Chirac et 49 à Le Pen.
Je serais curieux de savoir, si chacun avait pu disposer de cent points à répartir sur les deux candidats du deuxième tour, quel eut été le pourcentage en points de chacun de nos deux extrémistes, au sens de l'établissement (l'extrême établissement contre l'extrême anti établissement). Je doute qu'il eut été de 82,5 contre 17,5. Le Roi n'eut-il pas ainsi senti davantage le chaud à ses fesses ?
Mais au delà de cette curiosité sur ce qu'eut pu être le deuxième tour dans mon hypothèse, je serais encore plus curieux de savoir si, chacun ayant disposé de trois points au premier tour (avec subsidiairement l'impossibilité d'attribuer tous ses points au même), il fut ressorti du premier tour cette sélection d'extrémistes là...
Imaginons que si la préférence des votants allant bien sur le candidat pour lequel ils ont effectivement voté et pour lequel ils eussent donc donné, au lieu de leur unique et indivisible voix, mettons deux points, donnant un troisième point à un autre candidat, celui qu'ils eussent préféré en second fut COMMUN A UNE GRANDE MAJORITE D'ENTRE EUX. S'agit-il là de pure fiction ?
Si non, au total des points, ce SECOND (dans la préférence d'une majorité d'électeurs) n'eut-il pas AINSI obtenu un score en points pouvant rivaliser, voire largement dépasser nos deux compères ? Et un tel personnage ne serait-il pas à l'évidence l'homme ou la femme du consensus ? Celui qu'il vaudrait mieux voir présent dans un second tour pour devenir, à l'évidence, à l'issue de celui-ci, Président de la République, car dans ce deuxième tour, à chacun de ceux lui ayant donné d'emblée deux points viendraient DANS LA JOIE s'ajouter chacun de ceux ne lui ayant donné qu'un seul point, heureux de se reporter sur quelqu'un qu'il avaient déjà presque choisi, au lieu d'avoir à oublier leur imposé-unique amour de premier tour pour devoir choisir entre deux extrêmes qui lui sont étrangers?
Là je vais cliquer sur valider et je sais que mon commentaire va apparaître. BeM pourra ensuite, à loisir, le faire disparaître s'il ne lui sied point.
Toutefois, j'ai confiance en son indulgence et en sa compréhension.
Je ne peux pas en dire autant d'agoravox, le prétendu média citoyen, qui a refusé de publier un premier article (et qui sera donc par conséquent aussi le dernier) que je lui ai soumis, dont la substance est identique à ce commentaire, au motif qu'il présentait un point de vue personnel, jugé insuffisamment argumenté !!!
Vive la liberté de dire et vive celui qui dit vouloir écouter ses contradicteurs pour exercer sa réflexion et s'enrichir, je ne le nomme pas, il se prénomme François. Il est françois (en vieux françois).
Le PS continue d'acheter les candidats de l'ex Gauche plurielle. Après C. Taubira, JP Chevènement est le dernier a avoir cédé... A qui le tour, aux Verts ?
@+